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encore. C'était, entre toutes les époques du moyen âge, un temps de sortilèges et de nécromancie 1.

Toutes ces enquêtes n'eurent pas un même éclat. Le peuple ne vit point aussi curieusement le procès de Marguerite Porete, brûlée en Grève pour ses hérésies dogmatiques, que les procès des Templiers, de Boniface, de Guichard ou d'Enguerrand, accusés d'œuvres sacrilèges et diaboliques, de pratiques honteuses et criminelles. La situation des personnages, leur nom fit moins encore pour l'attrait de ces causes que la singularité de leurs crimes, surtout du crime de magie, habilement insinué parmi les griefs.

Le procès de Guichard de Troyes ne fut pas un simple procès de sorcellerie : peut-être, à ce moment de lutte ardente contre le pape, couvrait-il une action politique; il fut, au fond, le dénouement tragique, sous la main violente de Nogaret, d'une longue et sourde intrigue de cour. Mais pour la foule, qui vit surtout l'appareil des débats et n'en put entendre que le bruit, ce fut une ténébreuse affaire, sorcellerie, meurtres, sodomie, poison mêlés à d'autres crimes, et dont les imaginations restèrent longuement frappées.

Sur lui mirent moult d'acoisons,
Murdres, bougueries, poisons,
Qu'il n'avoit point esté filz d'home,
Pluseurs dolleurs que je ne nomme...
Tous cas vilains, tous cas obscurs...

1. Les chroniques sont pleines de récits de sortilèges; v. entre autres dans la Contin. de Girard de Frachet (Histor. de Fr., XXI, 60) l'histoire du sorcier de Château-Landon (1323); Contin. anonyme de Jean de SaintVictor (ibid., 688), l'histoire « du prieur de Morigny delès Estampes qui vouloit renouveler une doctrine de nigromence déjà condamnée appelée

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Rien n'y manqua de ce qui pouvait faire la cause retentissante la qualité de l'accusé, un prélat ayant eu richesse et honneurs, favori de la feue reine, jadis un des principaux de la cour du roi ; — le nom de l'accusateur, Louis, roi de Navarre et comte de Champagne, fils aîné du roi de France; la nature et le nombre des crimes, entre lesquels on comptait l'envoûtement d'une reine de France et l'empoisonnement de la reine de Navarre. Solennelle et passionnante fut l'ouverture du procès, quand, le premier dimanche d'octobre 1308, devant la foule du peuple et des clercs réunis dans le jardin de la Cité, - comme l'année précédente pour les Templiers, - on lut l'exposé des crimes de l'évêque. On était en pleine affaire du Temple; c'était le moment même où les poursuites allaient être reprises contre la mémoire de Boniface VIII': les gens du roi, gravement, avec une froide complaisance, et comme dans « un âcre plaisir de vengeance », étalaient à la fois les turpitudes d'un ordre, d'un évêque et d'un pape, et semblaient avoir dans un même dessein concerté ce formidable appareil d'accusations.

Ce furent en tout cas les mêmes hommes qui dirigèrent les trois procès. En même temps qu'il composait les griefs contre les Templiers et qu'il rédigeait ses accusations contre Boniface, Nogaret trempait dans le procès de Guichard, où il agissait de concert avec Noffo Dei, ce lombard que Villani regarde comme le dénonciateur de l'ordre du Temple 2.

ars notoire, qui promettoit à conquérir toute manière de science sans nulle étude et sans tout maitre. » Richesse, science, amour, vengeance, on croyait pouvoir tout demander à l'art démoniaque de la sorcellerie.

1. Clément V avait fixé au 2 février 1309 Touverture des débats. 2. M. C. Piton (Revue de l'Orient latin, 1895, no 3), mettant en compa

Les trois procès furent conduits ensemble: ils devaient avoir ensemble leur dénouement. Quand le concile de Vienne eut réglé l'affaire du Temple, on vit s'assoupir et se terminer les deux autres procès, comme s'ils n'en eussent été que les corollaires.

La concurrence a fait tort au procès de Guichard : l'histoire de l'évêque de Troyes est restée, jusqu'à nos jours, presque inconnue et comme étouffée entre ces deux grandes causes, le procès des Templiers et celui de Boniface VIII; et si quelques-uns en ont senti l'attrait, on ne voit pas qu'ils aient cherché à en lire jusqu'au bout ni dans le détail les si curieuses pièces. Fleury, dans son Histoire ecclésiastique', s'en tient à ce que lui apprennent le continuateur de Nangis et Baluze; et les historiens troyens des xvie et xvme siècles ne sont pourvus que d'aussi maigres renseignements. A part un acte important relatif à l'église de Troyes, Nicolas Camuzat3 n'a connu sur Guichard que la relation, la rumeur affaiblie des chroniques ;

raison les versions de Villani, d'Amalric Augier et la déposition de frère Ponzard de Gisi, croit pouvoir conclure que Noffo Dei ne fut point le dénonciateur de l'ordre du Temple, contre l'opinion jusqu'ici admise et que le chroniqueur florentin a fait un quiproquo: le véritable dénonciateur serait Esquiu de Floyrac, prieur de Montfaucon, et Noffo Dei ne serait intervenu que dans le procès de Guichard.

1. XIX, 233-34.

2. Vitæ paparum Avenionensium, I, 593-94. Des pièces du procès, Baluze ne rapporte d'ailleurs que le mandement d'enquête.

3. Promptuarium sacrarum antiquitatum Tricassina diocesis (Troyes 1610, 8), fol. 193 et sqq.

4. Les chroniques originales qui nous rapportent, en quelques lignes ou quelques vers trop brefs et trop pâles, le bruit du procès sont : celle de Jean de Saint-Victor (Histor. de France, XXI, 644-652); la chronique rimée attribuée à Geffroi de Paris (ibid., XXII, 117); la continuat. de la Chronique de Guillaume de Nangis (ibid., XX, 398). — Les chroniques de Saint-Denis, la contin, de Girard de Frachet n'ont rien d'original,

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Des Guerrois, Grosley 2 et Courtalon n'ont fait que le répéter.

Au commencement du XIXe siècle, le sujet attira l'attention de Boissy-d'Anglas, qui en fit une étude de quelques pages mais il semble qu'il n'ait connu les pièces que par l'inventaire de Dupuy et qu'il ne se soit point risqué à développer les rouleaux d'enquête en tout cas il n'a point su les lire. Il a compris toutefois quel rapport, ou du moins, quelle ressemblance existait entre ce procès et celui des Templiers, et l'a signalée sans l'approfondir, en émettant sur la cause du procès de Guichard, avec une connaissance insuffisante du sujet, une hypothèse qui ne nous semble pas fondée. Un récent historien de Troyes, M. Théophile Boutiot n'a fait qu'abréger le mémoire et prendre les conclusions de Boissy-d'Anglas, en ajoutant quelques renseignements puisés à l'Inventaire des Archives départementales de l'Aube par M. d'Arbois de Jubainville, ou tirés de sources qu'il n'indique pas, - sans se dispenser, non plus que Boissy-d'Anglas, d'erreurs grossières.

1. Vies des évêques de Troyes, dans La Saincteté chrestienne (Troyes, 1637,4°), fol. 365-66.

2. Éphémérides troyennes (1760 et 1811).

3. Courtalon-Delaistre, Topographie historique du diocèse et de la ville de Troyes (1783), I, 365-67.

4. Mémoire sur le procès de Guichard, évêque de Troyes, en 1304 et années suivantes (Mémoires de l'Académie des Inscriptions et Belles Lettres, 1822, tome VI, pp. 603-619).

5. Voici quelques-unes des erreurs de Boissy d'Anglas; elles donnent une idée de la légèreté qu'il apportait à cette étude il lit Romisant pour Boursaud; un incube nommé Petum pour Neton; le prieur de SaintAdolphe pour Saint-Ayoul; Guillaume d'Hangers pour Guillaume de Hangest; il place enfin en 1304, sans qu'on sache pourquoi, une enquête faite en 1308 par Noffo Dei, brouillant ainsi les faits et la marche du procès. 6. Histoire de Troyes et de la Champagne méridionale, II, 9-19.

Cependant les pièces du procès se trouvaient réunies aux Archives Nationales, dans un carton du Trésor des Chartes, (J. 438), à côté des autres grands procès de l'époque, comme ceux de Pierre de Benais, de Bernard Saisset, de Robert d'Artois, etc. Voici quelles sont ces pièces, d'ailleurs d'importance fort inégale :

Nos 1 et 2. Lettres de Jean de Calais au roi et à la reine de France (en français).

3. Pièce du « processus » qui semble inachevée.

4. Rouleau enquête de Noffo Dei à Troyes (1er décembre 1308) portant au dos: Informatio secreta contra Guichardum episcopum Trecensem (en français).

5. Articles contre l'évêque de Troyes (en français).

6. Rouleau dépositions des témoins.

7. Rouleau Processus factus in negocio inqueste episcopi Trecensis, una cum pluribus aliis ad dictam inquisitionem pertinentibus.

8. Rouleau articles du bailli de Sens contre l'évêque de Troyes. 9. Articles contre l'évêque de Troyes, portant au dos Les noviaus articles et la commission le pape contre l'evesque de Troies, que l'on baillera monseigneur Guillaume de Nougaret. (double du no 5).

10. Lettres de procuration de l'évêque pour sa défense. 11. Lettre de démission de l'archevêque de Sens.

12. Lettre de Jean de Gray, greffier dans l'enquête au pape.

En outre, dans le carton J. 206, se trouve une pièce qui nous a paru distraite du dossier d'un procès mené contre l'évêque antérieurement au grand procès de 1308 : c'est une lettre personnelle de Guichard à un « épicier » florentin.

Les renseignements que nous a procurés le dépouillement de cette longue enquête sur la période de la vie de Guichard

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