Page images
PDF
EPUB

Aristénète, puisque tel est désormais le pseudonyme de cet anonyme, n'est point un épistolaire, bien que son recueil porte le titre de Lettres; plutôt un conteur, mais à le bien prendre, un metteur en œuvre précieux et raffiné de descriptions, d'anecdotes, de scènes et de façons amoureuses. Sa manière a de l'emphase et de la déclamation, mais elle est vive, colorée, et fait sans cesse tableau. Les détails précieux sur les mœurs grecques y abondent, et le charme du livre est d'être bien grec, tout animé et pénétré du plaisir de vivre sans arrière-pensée, tel qu'il se pouvait encore rencontrer dans quelques coins heureux de l'empire, au moment où une religion nouvelle allait étendre sur le monde, pour des siècles, un voile de mortelle tristesse et de dégoût. Ce sentiment hellène tout pur de l'innocence de la beauté, et de la «prière naturelle » que les sexes se font entre eux (1), emprunte

(1) Expression de Montesquieu, Esprit des lois, 1. Ier, ch. 2.

quelque chose de touchant aux circonstances où il trouvait encore moyen de se produire. Après avoir feuilleté Aristénète, en murmurant, presqu'à chaque page, le vers du poëte :

Qu'il est doux d'être au monde, et quel bien que la vie! il le faut quitter en se souvenant qu'on est avec lui au siècle qui devait voir fermer les derniers temples des Dieux, échappés à la fureur de dévastation des bandes de moines immondes.

Cyre Foucault s'est porté à la traduction de son auteur avec toute l'allégresse d'un homme de la Renaissance; il a serré le texte de près, sans s'aider de la version latine de Josias Mercier, sur la nouvelle édition de qui il opérait. Le petit nombre de libertés qu'il se soit permises, ne touchent pas à la fidélité de la translation, mais tiennent à un goût particulier de recherche des dictons et des façons de parler proverbiales ou sentencieuses.

X

<< Avec le temps les Grecs prirent Troie, » dit Aristénète : « avec le temps, dit Cyre Foucault, les Grecs eurent Hélène, et saccagèrent Troye; avec le temps et la paille, l'on mûrit les mesles. » Il n'hésite pas davantage à remplacer une locution grecque par son équivalent français, et la métaphore toucher le ciel de la tête >> devient sous sa plume « tenir Dieu par les pieds, et gouster les joies du paradis ». Ce < paradis» est un terrible anachronisme; on en remarquera quelques autres, commis le plus souvent par excès de vivacité, et pour mieux faire image. Un « bravache» devient « un Fiérabras, un Rodomont »; l'or du Pérou remplace en quelque endroit « l'or de Babylone »>, qui n'aurait plus ébloui personne. Ornements étrangers et souvent rustiques, jetés confusément sur une beauté grecque par un adorateur impatient.

Le premier lieu d'impression des Épistres amoureuses d'Aristenet, tournées en

françois (1); la dédicace du livre à un gentilhomme poitevin, François Chastaignier; la signature de Nicolas de Sainte-Marthe, autre Poitevin, à l'une des pièces liminaires, nous avaient fait espérer, après de vaines recherches dans les diverses Biographies universelles, de trouver le nom de Cyre Foucault dans l'ouvrage consacré par Dreux de Radier aux illustres de sa province. Mais Dreux de Radier est muet sur le sieur de la Coudrière, aussi bien que son continuateur Lastic-Saint-Jal. D'autre part, sans renseignements d'aucune sorte, nous ne saurions nous aventurer à rattacher notre traducteur de préférence à l'une ou l'autre des provinces françaises. Son langage n'a pas de terroir, son vocabulaire, des plus étendus, emprunte au poitevin comme au bourguignon, et au picard aussi bien qu'au franc-comtois et au provençal. Français, d'une langue droite et

(1) Cette édition de Poitiers, 1597, qui y fut certainement imprimée, se rencontre avec le titre cartonné à l'adresse: Paris, veufve Gabriel Buon, même date.

affilée, sans doute, mais de quelle nation. de France est Cyre Foucault?

On le réimprime, et peut-être quelque curieux se rencontrera-t-il pour démêler patiemment le mystère de son existence. En attendant, le sieur de la Coudrière reste celé sous l'arbuste amoureux qui est le parfait emblême d'un traducteur d'Aristénète, et comme lui-même l'a dit, en interprétant son nom de fief : Κρυπταὶ κλάδες Ερωτος.

A. P.-M.

« PreviousContinue »